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  • Pascal Renauldon

Le lieutenant-colonel Thibaut Vallette : "Grand Dieu" sportif et soucieux du bien-être des chevaux

Dernière mise à jour : 28 nov. 2021

Avec le lieutenant-colonel Thibaut Vallette, champion olympique de concours complet par équipe à Rio en 2016, l’image, pourtant très institutionnelle de l’écuyer en chef du Cadre Noir prend un sacré coup de jeune et de modernité. Résolument sportif au fond de son âme, extrêmement soucieux du bien-être du cheval, le trente-huitième « Grand Dieu » (il déteste cette appellation) sera en février prochain à Bordeaux à la tête du célèbre corps enseignant pour mener pour la première fois en dehors de Saumur le spectacle de gala intitulé Au Cœur du Grand Manège.


Écuyer du Cadre Noir, Champion olympique et maintenant Écuyer en chef : pouviez-vous rêver d’une plus belle carrière équestre ?

C’est vrai que lorsque l’on est cavalier d’état, pouvoir entrer au Cadre Noir revêt un certain prestige car c’est une maison chargée d’histoire. C’est intéressant sur le plan technique et sur le plan du patrimoine, c’est fabuleux. Pouvoir accéder à un poste au Cadre menant à la fonction d’Écuyer en Chef est un plan de carrière très gratifiant pour un cavalier. Avoir décroché au passage une médaille d’or olympique est quelque chose de très riche et c’est vrai que j’ai connu beaucoup de beaux moments dans ma carrière de cavalier.


Que ressent-on lorsque l’on apprend que l’on va devenir Écuyer en Chef, « Grand Dieu » du Cadre Noir ?

J’avoue que « Grand Dieu » n’est pas un terme que j’affectionne particulièrement. Écuyer en chef est un poste qui comporte beaucoup de responsabilités, il est garant des bonnes pratiques équestres et il est la caution du bon discours pédagogique. L’écuyer en chef est le référent technique de l’équitation pour l’IFCE. C’est un travail très diversifié qui peut parfois nous écarter notre tâche principale. Je dois veiller à ce que les écuyers puissent travailler dans de bonnes conditions et dans la meilleure entente possible, que les chevaux restent la priorité numéro une de notre travail car nous pouvons être sollicités à droite et à gauche et être éloignés de l’essentiel et il s’agit de se recentrer sur le fondamental. C’est à la fois un travail de manager, de garant d’un patrimoine et de recherche de modernisation de ce patrimoine.


Avez-vous le sentiment de porter sur les épaules le poids et la légitimité de l’équitation de tradition française, inscrite au patrimoine immatériel de l’UNESCO ?

Effectivement, le Cadre Noir est le représentant le « plus connu de cette équitation de tradition française », selon la formulation officielle de cette inscription à l’UNESCO. Nous avons un rôle de garant ce qui signifie que dans notre pratique nous devons être vigilants et exemplaires. On se rend compte que cette équitation est très variée : tout ce qui a trait au bien-être animal, à la relation quotidienne avec le cheval, les soins, les différentes formes d’équitation comme l’équitation de travail et d’autres encore sont autant d’éléments liés à l’équitation de tradition française. Et nous avons un devoir d’exemplarité, de transmission de ce patrimoine, de respect du cheval. C’est beaucoup de responsabilités et mon rôle est de faire en sorte que chaque écuyer se sente également responsable de cette charge dans sa façon de pratiquer et d’enseigner de façon que lorsque les élèves quittent le Cadre Noir, ils puissent également faire rayonner les messages qu’ils auront entendus.


Le bien-être du cheval semble toujours placé au centre de votre discours…

Le bien-être animal est chez nous un sujet de préoccupation quotidien qui passe par plein de moyens. À L’IFCE, c’est un vrai défi : rendre compatible une écurie de trois-cent-cinquante chevaux avec le bien-être animal. C’est un challenge compliqué et la réponse est dans l’attention et les soins qu’on leur porte, dans la façon de leur créer des conditions de vie qui soient les meilleures possibles. Nous menons des recherches pour développer ce bien-être animal et les résultats servent à notre institut, mais également à l’ensemble de la filière équine. Nous avons la chance au Cadre de ne pas avoir de but commercial en valorisant nos chevaux, cela nous permet de prendre le temps de respecter les chevaux dans leur croissance et nous sommes fiers de pouvoir dire que nous achetons des chevaux à l’âge de 3 ans et que nous les menons jusqu’à la retraite pour laquelle nous avons le devoir de leur trouver de beaux endroits.


Allez-vous poursuivre votre carrière sportive en parallèle de cette charge ?

Mon cheval de tête, Quing du Briot, devait achever sa carrière sportive aux Jeux de Tokyo, cela n’a pas pu se faire. Cela ne change rien : il va partir à la retraite à la fin de l’hiver car maintenant c’est une période un peu difficile pour mettre au pré un cheval qui a passé l’essentiel de sa vie dans une écurie confortable. Nous avons fait un chemin formidable ensemble et je suis fier de lui donner une retraite alors qu’il est encore en pleine forme, tant mentale que physique.

Mais j’ai gardé deux jeunes chevaux, de 6 et 7 ans, pour les préparer à la compétition car je sais que cela me manquerait si je mettais un terme à ma carrière sportive du jour au lendemain. Je tiens également à ce que le Cadre Noir ne donne pas l’image d’un simple conservatoire mais qu’il montre qu’il est en phase avec son époque en participant à des compétitions et d’accepter le jugement pour continuer à progresser.


Qu’est-ce qui va changer au Cadre Noir sous votre gouvernance ? Quelles ambitions avez-vous pour le Cadre ?

Beaucoup de petites choses du quotidien que je vais faire évoluer : je suis au Cadre depuis un certain temps et je connais bien ces petites choses qui doivent bouger. Il faut développer l’esprit de cohésion. Nous sommes sollicités par différentes missions – formation, compétition, présentation des chevaux en gala, participation aux travaux de recherche avec les ingénieurs du plateau technique – beaucoup de tâches qui nous tiraillent d’un côté et de l’autre et ce n’est pas toujours très facile à gérer et mon objectif est que les écuyers puissent travailler dans les meilleures conditions possibles en veillant à ce que le cheval reste placé au centre de notre quotidien tant au niveau de la formation, de la préparation que de la pédagogie.

Nous avons plein de beaux projets de galas, de déplacements et nous voudrions travailler sur une rénovation de ces spectacles. Il y a beaucoup de beaux desseins à atteindre.

Les écuyers du Cadre, depuis Patrick Le Rolland et Philippe Limousin, sont absents des grandes compétitions internationales de dressage : avez-vous un plan pour remédier à cela ?

C’est vrai que nous avons un peu de mal à être performants au haut niveau international de dressage, cependant nous avons quelques cavaliers qui évoluent en Grands Prix nationaux comme Gildas Flament, Pauline Basquin ou le Capitaine Guillaume Lundy (qui revient d’un concours international à Madrid), mais c’est vrai qu’il est difficile d’être performant au top niveau dans cette discipline de dressage alors que cela devrait être notre marque de fabrique. Nous allons y travailler, je vais m’appliquer pour que les cavaliers de l’écurie de dressage puissent se rapprocher de ce haut niveau. Des mesures ont été mises en place dans ce sens par mon prédécesseur, le Colonel Teisserenc, de nouveaux chevaux sont arrivés et il faut laisser le temps que tout cela porte ses fruits. Mais c’est vrai que la compétition reste quelque chose d’aléatoire, ce n’est pas une science exacte mais nous nous donnerons les moyens pour que les écuyers du Cadre Noir reviennent sur les podiums de dressage et ils en ont très envie. Je les encouragerai.


Est-ce que cette équitation de tradition française, qui prône notamment la légèreté, est en phase avec les exigences de la compétition internationale de dressage ?

C’est une question qui revient souvent et il est difficile d’y répondre. Ce que je peux dire est que pour gagner en compétition, cela ne peut se faire contre son cheval. C’est complètement vrai dans ma discipline du concours complet car un cheval qui est contre son cavalier ne l’emmènera pas au bout de son cross. Pour réussir, il faut une parfaite complicité entre le cheval et son cavalier. Quing, par exemple, a toujours été mon meilleur ami. Lorsque je rentre dans son écurie, il hennit. C’est la même chose pour la compétition de dressage : le succès passe par la fusion avec son cheval. Oui, il y a des abus, il y a des moyens utilisés qui ne devraient pas l’être. Au Cadre, nous avons la chance d’avoir des chevaux à partir de l’âge de 3 ans et d’avoir ce temps pour construire leur éducation dans cette complicité. Si un cheval n’est pas à l’aise physiquement ou mentalement, il sera contre son cavalier et ne pourra jamais gagner. Le cheval qui gagne va donner tout ce qu’il peut à son cavalier car une harmonie parfaite aura été construite. C’est ce que l’on recherche au Cadre, nous ne voulons pas être un musée et nous tenons à être partie prenante du monde de la compétition avec cette chance en plus d’avoir le temps. Et si nous sentons qu’un cheval n’est pas fait pour la compétition, jamais nous ne le forcerons et nous lui trouverons une autre vie. C’est une façon de respecter nos chevaux. Nous leur cherchons leur meilleure voie tout en les éduquant – nous ne parlons pas de dressage, mais d’éducation. C’est l’essence de notre rôle d’écuyer. C’est notre fierté et nous veillons à ne pas céder à certaines dérives qui peuvent exister et c’est ainsi que nous pouvons faire rayonner le Cadre Noir.


Propos recueillis par Pascal Renauldon pour le Jumping International de Bordeaux.

Photos © Benoît LEMAIRE / IFCE





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